2 jours, 30 groupes et 10 000 personnes à Guéret

Depuis 2019 et la première édition du festival, les musiques indépendantes n’avaient plus réussi à se faire entendre sur le Check In Party. Le souvenir des moments de grâce de l’époque et les sons des remuants Foals et de l’éblouissante Patti Smith commençaient à s’estomper dans nos esprits et oreilles quand, enfin, les dates 2022 ont été annoncées.

C’est donc un public décidé, fervent et nombreux qui s’est pressé les vendredi 19 et samedi 20 août derniers aux pieds des scènes de ce festival organisé sur le site tant original que bucolique de l’aérodrome de Guéret. Un tarmac empli de musiques, d’installations, de bars et autres food trucks réunissant tous les ingrédients pour susciter passion, joie et applaudissements.

Une pluie de sons
Dès le premier soir, jambes et tympans ont été absorbés et chahutés par une programmation indépendante qui ferait pâlir bon nombre de festivals. Bracco, duo de tempérament, a lancé les hostilités dès 17h, augurant d’une soirée qui ne serait que générosité. Dans l’élan, et sans transition, les jeunes new-yorkais de Geese ont enflammé une scène Air Force dont l’appellation ne sera jamais démentie. Autre duo sachant manier le rythme et capter l’oreille, La Jungle a enchaîné devant un parterre commençant à s’agiter sérieusement à l’entame de la soirée. Un set parfait pour monter en puissance et se préparer aux riffs ciselés lâchés par Last Train dans le ciel de Guéret. Et lorsque le soleil a commencé à décliner, dévoilant des lumières rares, l’intensité est encore montée d’un ton, laissant Shame et son chanteur débraillé, juché sur les épaules de ses fans, créer d’immenses vagues dans la foule.

@Lilithunis

Au détour de la nuit, une affiche d’importance est venue se mêler à la fête. Les irlandais de Fontaines D.C., que la presse spécialisée n’a pas cessé d’encenser au cours des derniers mois, se sont présentés pour tenter de rafler la mise. Grian Chatten, le chanteur de ce groupe de Dublin, possédé entre tous, n’aura de cesse de marteler un son — et des coups dans le micro — passant en revue toutes les références britanniques du siècle d’avant, Smiths et autre Joy Division, pour offrir une réjouissance post-punk notable. Une prestation produite et millimétrée, rodée dans tous les grands festivals du monde, que certains fans auront tôt fait d’oublier au moment où Slift est entré en scène. La puissance dégagée par le groupe français a décoiffé en quelques mesures les inconditionnels de la branche stoner de la force, déployant cheveux et air (manches de) guitares pour accompagner le flow incroyable jaillissant du mur de son. Le public hébété par tant de générosité a ensuite eu grand peine à rejoindre l’autre scène pour voir se produire des revenants.

Remplaçant les King Gizzard & The Lizard Wizard au pied levé, les vétérans de The Libertines ont tenté de donner la réplique à la jeune garde présente. Conduit par Pete Doherty et Carl Barât, chapeautés comme aux premiers jours, le groupe qui a distillé un son rock au détour des années 2000 a enchaîné les titres pour offrir un entertainment — selon les propres mots de son leader — honnête, empreint d’une nostalgie certaine et finalement rendu mémorable par une pluie torrentielle, en fin de concert, obligeant public et musiciens à s’agiter pour sécher.

Grâce-sur-Creuse
À peine remis d’une première journée ayant laissé plus de 15 groupes s’emparer des scènes du festival, le public du Check In Party s’est présenté le samedi pour reprendre de bonnes habitudes sonores. Dès l’ouverture, après la réjouissante parade du Green Line Marching Band, fanfare déjantée dans laquelle les yeux les plus ouverts, malgré costumes et flonflons, auront reconnu des membres éminents de la scène nantaise et limitrophe, Lysistrata a très largement dépassé son statut d’invité de dernière minute pour offrir une sensation énorme sur la scène Hélicoptère installée au ras du sol. Un son brutal qui est venu fauché, dès la fin d’après-midi, le public agglutiné sur la piste d’un aérodrome se remplissant rapidement. Coupant court à la violence consentie du set précédent, la fraîcheur est revenue emplir les vertes prairies de la Creuse à l’écoute des mélodies instrumentales des Los Bitchos, groupe de filles au tempérament bien trempé venant, comme son nom manque de l’indiquer, de Londres. Un moment de grâce et de plaisants sautillements venant annoncer, tout en ralentissement de rythme, l’arrivée de H-Burns pour une série de reprises de Leonard Cohen enrobées de cordes et de belles intentions.

C’est à environ 19h que le soleil semble avoir décidé de briller le plus. Sur cette imposante scène Wall Of Sound, couronnée d’une immense inscription This is A Photograph, Kevin Morby s’est présenté dans une éblouissante veste dorée laissant de grandes franges valser dans l’air de Guéret. Balayant son répertoire dans des versions enlevées, le musicien américain a accompagné magistralement le début de soirée du festival, laissant présager de belles choses pour la suite. Et la suite n’a effectivement déçu personne. Le passage de Working Men’s Club, tout d’abord, a permis de remettre la lutte au centre des débats. Les jeunes anglais use d’énergie post-punk pour évoquer les difficultés dans lesquelles leurs contemporains sont plongés en temps de crise. Un registre qui s’inscrit dans une tradition rock qui a connu ses heures de gloire à l’époque de la non-regrettée Margaret Thatcher. Et comme s’il fallait marteler tant le message que le rythme, Battles s’est emparée de la scène pour jeter de généreuses brassées de sons au-devant des oreilles et poitrines réunies en nombre. Un torrent de basses et de rythmes dans lequel se sont précipités les Limiñanas, au son garage agrémenté de vidéos projetées en grand format.

Sous les acclamations sont ensuite apparus les compagnons des bons jours. Les Feu! Chatterton ont déroulé leur répertoire avec une verve certaine, enflammant la scène pendant plus d’une heure. Un concert maîtrisé de la tête (d’affiche) et des épaules, dont les dernières notes se sont mêlées, alors que minuit sonnait, avec les premières mesures rageuses de Madmadmad. Installé sur la scène Hélicoptère, au contact très direct du public, le trio a inscrit son nomnomnom sur le tarmac. Les fans sont sortis piqués de cet essaim de guitare, basse, batterie et machines, avant que la fanfare géante de Meute ne viennent réconforter leurs tympans de leurs notes cuivrées et sautillantes.

Deux journées intenses qui auront laissé peu de place aux adeptes du «cétaitmieuxavant». Cette deuxième édition du Check In Party a grandement tenu ses promesses. Après un brillant décollage en 2019, la traversée de 2022 aura offert son lot d’acrobaties sonores, certains sets brillants nécessitant même l’usage des masques à oxygène. Un festival long courrier dont nous attendons le prochain plan de vol avec impatience !

 Pierre Labardant